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Faire la ville dans le Maroc saharien

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Ahmed Hajji, directeur général de l'Agence du Sud

Ahmed Hajji, directeur général de l’Agence du Sud

Architecture du Maroc 

Il nous semble percevoir, à travers vos réalisations ou vos projets architecturaux dans les provinces du sud, un intérêt pour la culture saharienne. Est-ce exact ?

Ahmed Hajji

Oui, et je suppose que vous faites notamment référence au projet du pôle culturel et muséal de Dakhla, qui cristallise de manière assez visible l’intérêt que portent les pouvoirs publics, aux côtés d’autres partenaires nationaux et locaux (CNDH, OCP, DGCL, les collectivités territoriales et la wilaya) à la culture et au patrimoine du Maroc saharien.

Ce pôle se veut innovant et s’inscrit dans une logique qui, si elle ne néglige pas la monstration liée à l’objet matériel, ambitionne de mettre en valeur, comme il se doit, toutes les pratiques, us et coutumes, savoir-faire et savoir-être relatifs au mode de vie beïdane.

Il s’agit d’un lieu attendu par la population locale et au-delà, par toute la population beïdane de l’Ouest saharien puisqu’il n’existe aujourd’hui, à ma connaissance, aucune institution similaire ou dédiée à cette thématique dans toute cette aire culturelle.

Il s’agira alors d’un lieu de rayonnement du Royaume et d’un lieu de vie, de création, de transmission, de préservation et donc d’un lieu de développement économique, social et culturel.

Nous nous réjouissons du concept architectural exprimé par le projet lauréat, qui a remporté l’adhésion du jury du concours international réuni à cet effet et qui a su intégrer et restituer la profondeur culturelle et patrimoniale de nos provinces du sud. 

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Cette future institution cristallisera donc de manière éloquente cet intérêt du Royaume pour sa composante identitaire hassanie et viendra s’ajouter à une série de programmes et d’actions dédiés à la valorisation de celle-ci (organisation d’expositions culturelles et patrimoniales, de moussems et de festivals, collection « Histoire et sociétés du Maroc saharien », création du centre des études sahariennes, anthologie de la musique hassanie, valorisation des produits du terroirs, etc.), ainsi qu’à d’importantes réalisations en matière de restauration et de réhabilitation du patrimoine bâti.

AM

Pouvez-vous nous entretenir plus en avant sur le sujet et nous citer quelques expériences en matière de restauration du patrimoine bâti?

AH

L’exemple le plus édifiant est probablement celui de l’immense chantier de restauration et de réhabilitation du ksar d’Assa. Les chantres de béton souhaitaient tout bonnement que l’on détruise le plus grand ksar du Maroc et que l’on installe un belvédère flambant neuf à sa place. La bataille a été âpre, mais nous étions soutenus pour conduire cette opération à la fois par les Orientations de Sa Majesté le Roi Mohammed VI et par la volonté de la population locale.

À Assa, en effet, édifier la nouvelle ville et l’équiper n’avait de sens que si cette opération s’adossait à l’ancien ksar, qu’il s’agissait non seulement de restaurer, mais également de repeupler. C’était donc, in fine, une opération de développement qui alliait identité et modernité en installant gîtes et maisons d’hôtes dans la partie restaurée du ksar et en mettant en place des circuits touristiques intégrant celui-ci au même titre que la ville nouvelle et que la palmeraie.

Un peu plus au sud, au cœur de la Sagya el Hamra et toujours pour répondre à une forte demande de la population locale, une belle initiative a permis de restaurer Al Masjid Al Atiq, véritable petit joyau de l’architecture coloniale espagnole.

Un matériau local, la pierre d’Es-semara, a été une vraie vedette de ce chantier et a permis à beaucoup de redécouvrir les spécificités et les vertus de cet élément minéral. De nombreuses opérations font, depuis, appel à ce matériau noble de par la profondeur historique de son usage (construction de la Zaouia de Cheikh Malainin au XIXème siècle) et par la sobriété et l’élégance de son aspect. Cet engouement pour la pierre taillée d’Es-semara a par ailleurs permis l’émergence de coopératives locales dédiées à sa production, créant ainsi le cercle vertueux de l’économie sociale et solidaire.

AM

Ne trouvez-vous pas dommage que les villes du Maroc saharien, à l’instar de beaucoup de villes du Royaume, n’aient pas un cachet urbain spécifique s’inspirant du monde saharien?

AH

Je crois que la réalité est un petit peu plus complexe. Je vous invite d’abord à mesurer les immenses efforts fournis par les pouvoirs publics depuis la récupération des provinces sahariennes, avec leurs petits bourgs coloniaux qu’étaient alors, par exemple, Laâyoune, Dakhla et Es-smara. Il a rapidement fallu faire face à l’écart considérable, en matière de développement économique et social, entre ces embryons urbains et le nord du Royaume. Il a surtout fallu faire face à la sédentarisation massive des nomades, consécutive à la fois aux grandes sécheresses des années 70 et au conflit armé de l’époque. Il fallait mettre les bouchées doubles pour répondre aux besoins de milliers de femmes et d’hommes, sécuriser, désenclaver et construire les routes, ports et aéroports, mettre en place les équipements et les infrastructures de base, notamment en matière de santé et d’enseignement, veiller à l’adduction en eau potable et en électricité, entre autres; tout cela en milieu saharien, où les distances et les coûts étaient considérables.

Mais, malgré l’urgence des premières interventions, et je pense que vous ne me contredirez pas, de belles réalisations ont vu le jour. Rappelez-vous, par exemple, notre admiration à tous face à la place du méchouar, élément structurant de l’urbanisme à Laâyoune. L’aménagement spectaculaire de cette place et la qualité de son mobilier urbain à eux seuls expriment avec force, et ce, dans les années 80 déjà, l’attention portée à l’esthétique urbaine dans sa version saharienne.

Aujourd’hui, faire la ville s’inscrit dans une logique participative et inclusive à travers cet outil performant qu’est le Plan de Développement Urbain qui ne néglige pas l’esthétique architecturale.

AM

Avez-vous profité, par exemple, des corniches récemment aménagées à Guelmim et à Dakhla ou des places publiques de Laâyoune ? 

AH

Je rentre pour ma part de Dakhla, où les travaux de la 6ème réunion de la Commission Parlementaire Mixte Maroc UE se sont tenus au Centre d’accueil et de conférences. De l’avis de tous, cet édifice n’est pas dénué de recherches ni de sens architectural, pas moins que ne le sont les complexes artisanaux de Dakhla ou de Tarfaya ou encore de la gare routière de Laâyoune, l’oasis des sports de Guelmim ou la maison du métal à Foum l’Hisn.

Mais, ce dont nous sommes particulièrement fiers en tant que pouvoirs publics, c’est aussi de pouvoir susciter et accompagner des gestes architecturaux originaux, comme celui de l’immense tente du Moussem de Tantan, représentation emblématique de l’habitat nomade saharien et de sa forme architecturale savamment élaborée.

Propos recueillis par Florence Michel-Guilluy