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SENSIBILISER ET ACCOMPAGNER LA TRANSITION ÉNERGÉTIQUE

Saïd-Mouline

INTERVIEW
SAÏD MOULINE

Proposer des mesures à même de rationaliser la consommation énergétique nationale et appuyer l’émergence et le développement de solutions locales à l’échelle du continent, tels sont les chantiers majeurs auxquels s’attèle l’Agence Marocaine pour l’Efficacité énergétique (AMEE). Cependant, la mise en place de programmes d’accompagnement et de mesures adaptées se révèle nécessaire à la réalisation d’une transition énergétique efficace. C’est ce qui ressort de cet entretien avec Saïd Mouline, Directeur Général de l’AMEE.

Architecture du Maroc
Compte tenu des engagements du Maroc dans le cadre de l’action mondiale pour le climat, comment définissez-vous le concept de transition énérgétique au niveau local ?

Saïd Mouline
La nouvelle stratégie et politique énergétique nationale place le développement durable, les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique au cœur de ses préoccupations. L’efficacité énergétique va de pair avec les stratégies actuelles de développement durable. Le champ est vaste et la mise en œuvre se fait via un ensemble de politiques publiques et d’actions allant, par exemple, de la réalisation de programmes nationaux et régionaux d’envergure, à la sensibilisation des acteurs aux éco-gestes, la mise en œuvre de dispositifs financiers de soutien, en passant par le développement des solutions d’éco-mobilité ou encore la prise en compte de ces problématiques dans les formes urbaines et la planification spatiale. Si le levier de l’offre a été abordé, il s’est essentiellement traduit, jusqu’à présent, par des actions visant à privilégier les programmes de production d’énergie, à partir des ressources renouvelables, mais aussi en proposant des mesures à même de rationaliser la consommation énergétique nationale et régionale et de soutien à l’émergence et au développement des solutions locales. Les collectivités territoriales sont alors invitées à adhérer à cette démarche notamment dans le pilotage local et la consolidation des modèles économiques, d’organisation et de gouvernance en faveur de la transition énergétique, ainsi que dans l’intégration de cette transition au cœur des schémas de développement locaux.

AM
Dans le cadre de la Stratégie Energétique Nationale adoptée par le Maroc en 2009, quelles sont les avancées réalisées à ce jour sur les plans juridique et institutionnel ?

SM
Les premières actions d’efficacité énergétique ont été réalisées dans le cadre du Plan National d’Actions Prioritaires (PNAP), lancé pendant la période 2008-2012, en vue de mettre en place les premières mesures d’économie d’énergie à l’échelle de l’offre et de la demande. Ces premières actions ont été focalisées sur la généralisation des lampes à basse consommation, la tarification incitative et sociale « modèle -20% -20% » et la tarification super pointe, ainsi que l’application de l’horaire GMT+1.
D’autres mesures et actions ont été initiées par la suite et mises en œuvre aux niveaux législatifs, réglementaires et institutionnels. Des réformes ont été entreprises comme la loi n° 47-09 sur l’efficacité énergétique, les lois ayant trait à la création de nouvelles structures, qui en 2016 ont réparti les deux axes de la transition énergétique entre l’Agence Marocaine de l’Energie Solaire (MASEN) pour les énergies renouvelables de puissance et l’AMEE pour l’efficacité énergétique, le règlement général de la construction fixant les performances énergétiques des constructions publié au B.O, ainsi que plusieurs décrets dans le domaine des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique. Plusieurs autres décrets sont en phase d’approbation, comme le décret relatif à l’audit énergétique obligatoire et périodique.

AM
Quelle est la place accordée aux énergies issues de la biomasse dans les programmes nationaux ?

SM
La biomasse sous forme de bois de feu et ses dérivés représente près de 7% de la consommation énergétique primaire nationale, soit près de 1,4 Millions de Tep. Elle est utilisée par l’ensemble de la population rurale essentiellement pour les usages de cuisson et de chauffage, et reste très présente dans quelques secteurs artisanaux en ville (hammams et fours de boulangerie notamment). Chaque année, plusieurs millions de tonnes de bois sont utilisées, dont près de 53% proviennent de la forêt. Au Maroc, l’offre en bois de feu reste très modeste, contrariée par les conditions climatiques de notre pays, eu égard à une demande importante croissante. La biomasse, sous forme de résidus et sous-produits, résultant essentiellement de l’activité agricole, agro-industrielle et urbaine, dont le Maroc recèle un grand potentiel peu valorisé, constitue une nouvelle opportunité énergétique. A cet effet, en 2010, des études au niveau régional ont été lancées pour disposer d’une vue d’ensemble du potentiel disponible, sa distribution régionale et les possibilités techniques de sa valorisation énergétique. Des entreprises se sont développées pour conditionner ses déchets utilisés aujourd’hui par certaines industries comme carburant à la place du fuel ou du diesel. La production d’énergie comme le Biogaz peut provenir principalement d’installations agricoles, de déchets organiques, des stations d’épuration urbaines (STEP) ou des décharges ménagères. Le potentiel est très important, notamment dans l’exploitation énergétique des décharges et des STEP. Les villes d’Oujda et de Fès transforment le Biogaz de leurs décharges en électricité. Il faut généraliser cette pratique dont l’impact est important, notamment par la réduction de la facture énergétique locale et nationale, la revalorisation des déchets et de la biomasse, ainsi que la réduction des gaz à effet de serre (GES).

AM
Le secteur du bâtiment est un grand consommateur d’énergie (25% au niveau national). Comment l’architecture peut-elle contribuer selon vous, à la promotion des énergies renouvelables et à la transition vers une diminution de l’empreinte carbone et une meilleure préservation de nos ressources naturelles ?

SM
Conscient du potentiel d’efficacité qu’il représente, l’AMEE a travaillé depuis 2010 à la caractérisation du secteur du bâtiment avec la proposition d’exigences techniques thermiques relatives à un nouveau décret sur la réglementation thermique dans le bâtiment, publié au B.O en novembre 2014 et mis en œuvre en novembre 2015. Parmi les dispositions de conformité thermique, l’architecture du bâtiment ou l’architecte jouent un rôle fondamental. L’exploitation des ressources et des matériaux locaux dans la construction, ainsi que le développement des méthodes traditionnelles de construction revalorisées et adaptées ont été encouragés à travers des projets pilotes. Il faut noter par ailleurs que l’AMEE a lancé et renouvelle chaque année des campagnes nationales de formation et de sensibilisation au profit des acteurs principaux, qui interviennent dans le processus de délivrance du permis de construire pour les sensibiliser à ces aspects et leur impact sur l’environnement et l’économie d’énergie.

AM
Quelles sont les actions menées par l’AMEE auprès des professionnels du secteur de l’immobilier afin de les inciter à une mise en pratique des normes et réglementations issues de notre Code d’Efficacité Enérgétique dans le bâtiment ?

SM
La loi 47-09 a présenté le cadre global de développement de l’efficacité énergétique au niveau national. Une disposition de cette loi a été appliquée par voie réglementaire à travers le décret sur la réglementation thermique de construction au Maroc (RTCM). L’AMEE a mené dans ce cadre une série de campagnes de formation et de mise à niveau pour l’ensemble des intervenants du secteur : fédérations professionnelles de l’immobilier, départements et organismes publics, architectes, ainsi que des collectivités territoriales. Des plans d’actions spécifiques nous lient à la profession pour diffuser sur un plan plus large les bonnes pratiques et éclaircir davantage les dispositions prévues par la réglementation.

AM
Malgré l’entrée en vigueur de certaines lois, comme la RTCM (Réglementation thermique des constructions au Maroc) parue au Bulletin Officiel en 2014, l’efficacité énergétique dans le bâtiment se heurte à de nombreuses difficultés, parmi elles le manque de sensibilisation et de formation de certains architectes. Quelle est la place accordée à ces deux volets au sein de l’AMEE ?

SM
Il s’agit moins de difficultés que d’un processus normal de mise en œuvre d’une nouvelle règlementation dans un secteur structurant de l’économie nationale. Il y a des programmes d’accompagnement et des mesures à mettre en place pour la réalisation de cette transition. L’ensemble des outils techniques mis en place par l’AMEE, comme le logiciel national « Binayate » et la base de données caractérisée des matériaux de construction sont mis à la disposition des professionnels et des architectes. Un programme annuel de formation est prévu et réalisé avec le secteur, comprenant des actions ciblées de formation pratique, des guides sectoriels, le développement d’un label de performance énergétique dans le bâtiment, etc.

AM
On reproche par ailleurs aux architectes de ne pas sensibiliser suffisamment leurs clients aux avantages comparatifs d’un bâtiment à faible consommation d’énergie. Qu’en pensez-vous ?

SM
Une attention particulière est actuellement accordée par l’AMEE à cet aspect. Les architectes sont désormais suffisamment sensibilisés pour intervenir à différentes phases de la construction en vue de proposer et conseiller les meilleures solutions techniques à même d’offrir aux occupants des bâtiments un confort thermique et des bâtiments économes en énergie. Il faut d’ailleurs, renforcer davantage les actions de communication grand public pour aider le citoyen à adopter les mesures d’économie d’énergie dans la vie courante. C’est beaucoup plus une affaire de changement de comportements au niveau des utilisateurs.

AM
Lors de l’événement de la COP 23 à Bonn en novembre 2017, le Maroc a présenté des projets cités comme modèles africains de la concrétisation d’une politique volontariste de l’Etat portée au plus haut niveau, dont nous commençons aujourd’hui à entrevoir les résultats. Cela conforte-t-il le Maroc dans sa démarche actuelle ? Autrement dit, avons-nous relevé le pari en matière de transition énergétique ?

SM
La transition énergétique définit le cadre des différentes stratégies sectorielles nécessaires à garantir un développement durable et une diminution de notre consommation énergétique. L’efficacité énergétique occupe une place de choix dans les objectifs de la Contribution Déterminée au niveau national (CDN) formulée par le Maroc et présentée au secrétariat de la CCNUCC, avec des objectifs précis portant sur une économie d’énergie de l’ordre de 15% par rapport à l’évolution tendancielle à l’horizon 2030 et avec des programmes identifiés au niveau des différents secteurs consommateurs d’énergie (transport, bâtiment, industrie, agriculture…). Déjà lors de la COP22, le Maroc a présenté son expérience dans la mise en œuvre de sa stratégie de lutte contre le changement climatique et mis en exergue les éventuelles opportunités de coopération Sud-Sud, notamment avec le continent africain. L’AMEE a aujourd’hui plusieurs partenaires africains avec qui nous partageons nos expériences et aidons au renforcement des capacités. Il faut se féliciter par ailleurs, de l’attribution du Fonds vert pour le climat de 21 projets pour le Maroc sur les 54 attribués à l’Afrique.

AM
La mobilité est un enjeu important de la transition énergétique. Quels sont les projets en cours pilotés par l’AMEE et ayant trait à ce secteur ?

SM
Le secteur du transport représente près de 39% de la consommation énergétique nationale et contribue à plus de 23% des émissions de GES. Ce secteur dépend quasi exclusivement des produits pétroliers, qui sont importés intégralement et qui pèsent lourdement sur notre balance commerciale. La mobilité durable est l’un des axes forts de notre stratégie. L’AMEE a présenté plusieurs mesures visant à réduire la consommation de carburant des véhicules, qui sont en voie d’être mises en œuvre, comme les incitations fiscales pour les voitures hybrides et électriques, la promotion de la mobilité douce au sein de certaines villes et communes, la promotion du transport collectif et des plans de déplacement urbain, ou encore la mise en place des bases des règlementations visant à améliorer la qualité des véhicules et des pneumatiques présents sur le marché. Un volet communication et formation est aussi abordé notamment l’éco-conduite ou la formation des professionnels. Concernant la mobilité électrique qui est en train de se développer dans le monde entier, l’AMEE a réuni dans un consortium constructeurs, importateurs et développeurs pour optimiser le déploiement par étapes de cette technologie. Par ailleurs, depuis la COP 22, nous sommes membres fondateurs de la coalition des sports électriques avec la Formula E et d’autres partenaires. Le Prix de Formula E de Marrakech lors de la COP 22 et qui est aujourd’hui inscrit dans le programme mondial de la Fédération (le prochain grand prix aura lieu le 13 janvier 2018, à Marrakech) est une occasion parfaite pour démontrer que la mobilité électrique a atteint un niveau de maturité excellent et que son développement dépend des politiques établies par les états. Le Royaume du Maroc introduit la mobilité électrique en Afrique où les opportunités sont importantes. Le lancement devant le Chef de l’Etat des usines de voitures et bus électriques, ainsi que de batteries avec le leader mondial montre à quel point notre pays s’est engagé.

AM
Compte-tenu des spécificités culturelles et sociales du Maroc, comment sensibiliser les usagers aux enjeux du climat et de l’efficacité énergétique dans leur cadre de vie en général ?

SM
Un effort de communication grand public droit être mené et renforcé. Il faut multiplier les actions de sensibilisation et de démonstration qui visent à mettre en lumière l’intérêt majeur du développement durable avec ses composantes énergétiques, économiques, sociales et environnementales. Ce sont des milliers d’actions locales et régionales qui doivent être menées dans les secteurs privé et public, mais aussi au niveau de l’éducation primaire, à l’école. Nous avons dans ce sens des programmes annuels avec la Fondation Mohammed VI pour la protection de l’environnement, les différents départements ministériels et les secteurs professionnels de l’industrie, du bâtiment, du transport et de l’agriculture pour démontrer l’intérêt majeur que représente l’efficacité énergétique et les enjeux climatiques dans le développement économique et social de notre pays.

Propos recueillis par
Nadia Chabâa

La nouvelle stratégie
et politique énergétique
nationale place
le développement
durable, les énergies renouvelables
et l’efficacité énergétique
au cœur de ses préoccupations.

Les villes d’Oujda
et de Fès transforment le Biogaz
de leurs décharges
en électricité.

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