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La deuxième vie de Mohammed Chabaa

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« Créer, c’est vivre deux fois » Albert Camus

Mohammed Chabaa - Artiste peintre

Mohammed Chabaa – Artiste peintre

Avec la disparition de Mohammed Chabaa, décédé le 24 juillet dernier, la scène artistique marocaine vient de perdre l’une de ses figures emblématiques. Né à Tanger en 1935, Chabaa a souvent agi en dénonciateur, en formateur et en conseiller. Il a marqué les esprits de plusieurs generations d’architectes à qui il a ouvert une fenêtre sur l’art, notamment au sein de l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat (E.N.A). Nous avons recueilli le témoignage de quelques-uns de ses amis, comme l’écrivain et poète Abdellatif Laâbi, les architectes Abderrahmane Chorfi, Mohammed El Malti et Hanae Bekkari.

Mohammed Chabaa - sans titre-acrylique sur toile - 150 X 150cm - 1969 - collection de l’artiste

Mohammed Chabaa – sans titre-acrylique sur toile – 150 X 150cm – 1969 – collection de l’artiste

Abdellatif Laâbi – Ecrivain et poète :

« C’est maintenant que Mohammed Chabaa nous a quitté qu’il sera plus présent parmi nous. Nous lui reconnaîtrons, c’est la moindre des choses, ce rôle de « commenceur » que nous avons déjà reconnu, pour notre littérature par exemple, à Driss Chraïbi ou Mohamed Choukri.

Nous découvrirons peu à peu, j’en ai la conviction, à quel point il aura marquee de sa généreuse empreinte l’histoire de l’art, et plus généralement de la culture, dans notre pays. Nous redécouvrirons, émerveillés, le travail de réflexion, les intuitions et la vision qui lui ont permis, avec sa rigueur et sa sérénité proverbiales, de faire accéder nos arts plastiques à la grande aventure de la modernité.

Chabaa (à droite) et Abdellatif Laâbi, au domicile de l’écrivain à Rabat, 1984.

Chabaa (à droite) et Abdellatif Laâbi, au domicile de l’écrivain à Rabat, 1984.

Nous prendrons conscience des changements qu’il a subtilement introduits dans notre sensibilité, nos goûts, notre imaginaire, notre regard sur notre environnement, notre rapport au monde.

Nous serons amenés nécessairement à chercher, derrière l’artiste, l’homme et l’arc-en-ciel de ses qualités : générosité, modestie, pudeur, sens de l’écoute et du partage. Nous suivrons pas à pas ses pérégrinations, ses combats, ses sacrifices.

Sculpture en bois naturel, 0,15 X 0,15cm, 1982, collection de l’artiste.

Sculpture en bois naturel, 0,15 X 0,15cm, 1982, collection de l’artiste.

Nous réentendrons sa voix, à nulle autre pareille comme il en va de toutes les voix humaines : sa douceur, le petit voile de son timbre, le cristal si rare de son rire d’enfant.

Et si nous avons la curiosité de nous enquérir du quotidien de sa vie privée, nous serons impressionnés par le bel amour qu’il portait à sa compagne et le respect tout en delicatessen qu’il lui vouait, par la tendresse et la bienveillance dont il entourait ses enfants, par la fidélité à ses amis, jamais prise en défaut.

L’homme qui nous a quittés va donc vivre sa deuxième vie. Et elle sera assurément moins douloureuse, car il se sera émancipé de ce qui, dans la première, provoquait ses indignations et teintait parfois ses yeux de la couleur de la tristesse.

Atelier CHABAA à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat, 2003.

Atelier CHABAA à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat, 2003.

Comment la lui rendre encore plus douce sinon en préparant notre mémoire à accueillir, puis à transmettre, ce que l’artiste a cherché à y imprimer sans relâche : l’humanisation de l’être humain par l’épanouissement de sa créativité, sa quête de la beauté, son élévation morale et spirituelle, ses solidarities et son ouverture sur l’universel ? Dorénavant, c’est par la force de son esprit que Mohammed Chabaa va nous accompagner. Et dans sa main, toujours active dans les oeuvres qu’il nous a léguées, nous mettrons notre main afin de poursuivre le chemin qu’il a grandement contribué à ouvrir, celui où notre culture s’invente dans la liberté, forge ses propres valeurs, se partage équitablement et devient partie prenante de la culture universelle. »

Mohammed Chabaa, sans titre, 120 X 135cm, 2012, collection de l’artiste

Mohammed Chabaa, sans titre, 120 X 135cm, 2012, collection de l’artiste

Abderrahmane Chorfi – Architecte, ancien directeur de l’Ecole Nationale d’Architecture :

« Quand Si Mohammed Chabaa a-t-il commencé son enseignement au sein de l’Ecole Nationale d’Architecture ?

L’a-t-il quittée à certains moments et pour combien de temps ? Personne ne saurait dire. Chabaa appartient à l’histoire de l’Ecole. Il a toujours été, il restera dans les mémoires, dans l’imaginaire collectif mais aussi dans le paysage à travers les oeuvres plastiques qu’il a réalisées avec ses élèves et don’t certaines continuent à donner en meme temps une identité à l’établissement, des lieux d’agrément aux usagers et des motifs de réflexion aux élèves.

Chabaa dialoguant avec les artisans lors de la réalisation du jardin de Casablanca à Bordeaux, 1992.

Chabaa dialoguant avec les artisans lors de la réalisation du jardin de Casablanca à Bordeaux, 1992.

Je garderai de lui l’image d’un plasticien féru d’histoire, d’un militant habité par la nécessité d’ouvrir l’art sur la société dans toutes ses composantes, d’un enseignant consacrant patience et temps aux débats théoriques, aux dimensions didactiques comme au suivi individualisé de ses étudiants et surtout celle d’un homme d’une très grand dignité en toute circonstance».

Mohammed El Malti – Architecte enseignant à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat, ancien directeur de l’urbanisme :

« Un grand ami, que je n’ai pas vu depuis longtemps, à mon très grand regret, mais à qui je n’ai jamais cessé de vouer une amitié particulière empreinte de complicité, de respect et d’admiration. J’ai eu avec lui, dès mon retour des U.S.A, des moments très intenses de partage sur les questions qui concernaient le Maroc du début des années 80, sur l’art, sur l’architecture. Nous avons créé et encadré, avec un ami et collègue commun, Mohammed El Alami Hamdouni, un atelier « Art et Architecture » ainsi qu’un séminaire sur l’art marocain contemporain. C’était en meme temps des lieux ouverts d’échange, de débat et des lieux d’apprentissage et d’émancipation pour beaucoup de nos étudiants qui, comme nous, en ont gardé, j’en suis persuadé, des souvenirs inoubliables. Je l’ai vu mettre la main à la pâte avec des artisans chevronnés desquels il apprenait en toute humilité et auxquels il essayait, avec beaucoup de tact et de pédagogie, de transmettre ce que lui même avait appris dans le cadre de son travail d’intégration de l’art à l’architecture qu’il aura contribute à développer, notamment avec des architectes comme Abdesslam Faraoui, Patrice Demazière ou Elie Azagury. J’ai pu apprécier chez lui toute la rigueur et la patience du Grand Maâlem qu’il était.»

Encadrant l’exercice du masque à l’Institut National des Beaux-arts de Tétouan, 1998.

Encadrant l’exercice du masque à l’Institut National des Beaux-arts de Tétouan, 1998.

Hanae Bekkari – Architecte DENA

« Cours de première année à l’Ecole Nationale d’Architecture, Youssef a été choisi pour poser debout au milieu de la salle. Nos tables disposées autour de lui, je pris bien soin de représenter ses traits, toute fière de voir mes voisins admiratifs devant la fidélité du portrait au modèle.

Mohammed Chabaa donnait des conseils à chacun et quand arriva mon tour, réclama une gomme. Il commenca par effacer la tête, me précisa mes erreurs dans les proportions qu’il fallait maitriser au préalable… J’en ai eu pour mon ego !

Tout était à refaire pour la plupart des étudiants qui n’avaient jamais tenu un crayon à la main.

Chabaa et ses étudiants à l’Institut National des Beaux-arts de Tétouan, 1998.

Chabaa et ses étudiants à l’Institut National des Beaux-arts de Tétouan, 1998.

Le jour suivant, il s’est attaché à nous apprendre comment tenir le crayon. Sur la main bien à plat, pour « libérer le geste». Une journée entière à tirer des traits au crayon gras, des horizontales, des verticales, des diagonales, pour dessiner de grandes lignes droites en un mouvement qui libère le poignet… Pour acquérir cette technique particulière qui permettait l’envol. Et c’est ainsi que nous avons entamé le dessin d’observation, avec 10 croquis par jour, en variant les échelles, un carnet toujours sur soi. Pour chaque séance, Chabaa les analysait, les critiquait, réorientait notre coup de crayon.

Certains cours étaient théoriques, il ouvrait alors son grand classeur, et nous initiait aux mouvements artistiques, et ceci, en dehors de l’histoire de l’art enseigné par un autre professeur.

Mohammed Chabaa « la conscience visuelle au Maroc », publié en 2001, en collaboration avec l’Union des écrivains du Maroc (UEM).

Mohammed Chabaa « la conscience visuelle au Maroc », publié en 2001, en collaboration avec l’Union des écrivains du Maroc (UEM).

Chabaa nous invitait aux expositions et vernissages dans la ville, particulièrement à « l’Atelier », galerie d’art tenue par Pauline Demazieres dont le mari, l’architecte Patrice Demazière, enseignait aussi à l’ENA. Pauline a encourage la découverte et les rencontres avec les jeunes artistes et leurs oeuvres.

Après la grande phase d’initiation au figuratif, variant les sujets et les tailles, on a procédé, dans le jardin de l’école, à une séance de dessin des plantes, chacun de nous avait choisi une branche avec ses tiges et ses feuilles.

Le dessin a été repris avec différentes techniques, puis la phase finale consistait à nous initier à l’art abstrait. Il nous a demandé de faire « exploser » le dessin, de le décomposer, en oubliant le côté reel des objets, puis reconstituer un assemblage avec tous les elements éclatés, varier les tailles des elements et puis les recomposer en toute liberté.

Je n’oublierai jamais la sérénité qui émanait de lui, humble et imposant, souriant et grave. Il s’exprimait avec un accent italien qui lui faisait harmonieusement rouler les « R » Il portait en lui une grande sagesse. Il nous manquera.

Un jour, je lui demandai s’il appréciait ce que j’étais en train de dessiner. Il me répondit « c’est une question que vous devez vous poser à vous même, vous devez être votre propre juge». La fois d’après, j’étais en pleine prise dans mon projet, concentrée sur mon travail, lorsqu’il s’approcha de moi et me dit : « je suppose que mon avis ne t’importe pas, n’est-ce pas ? Je vois que tu aimes ton oeuvre. » Pour un autre exercice, M. Chabaa nous a demandé d’apporter des branches de roseaux, ainsi que la pierre de brou de noix.

C’est ainsi qu’il nous a initiés à la confection du « kalam » en taillant les roseaux au cutter, avec des sections différentes, en arrondissant l’extrémité pour créer la plume, en y incrustant une petite fente, variant selon l’écriture fine ou large, en sectionnant le bout, selon la police d’écriture. Nous avons ainsi chacun taillé plusieurs porte-plumes, et nous avons utilisé le brou de noix dilué à l’eau comme support.

Ensuite, il nous a appris à écrire toutes les lettres de l’alphabet en français, puis en arabe, avec des interlignes précises, nous corrigeant à chaque fois, jusqu’à la maîtrise de la plume en roseau pour les différentes lettres de l’alphabet français et arabe. A partir de là, encore une fois, il nous encourageait à donner libre cours à notre imagination pour composer des dessins, une euphorie dans les recherches s’en est suivie. Quelle passion dans cet exercice de la calligraphie et dans les différentes astuces et improvisations autour de l’écriture avec le roseau, qui devient ainsi du grand art ! Notre initiation à l’architecture s’est faite à travers l’art. Chabaa nous a ouvert la porte d’un territoire jusque là inconnu, prouvant à quel point l’architecture est intrinsèquement liée à l’art. Zevaco, quant à lui, a illustré pour moi, ce que Chabaa a initié. Le sort a fait que j’habite à Tanger. Quelle fut ma joie de découvrir les grandes fresques de Chabaa sur les murs de la ville.

C’était pour moi un signe, une belle manière de m’accueillir dans sa ville natale… »

Mohammed Chabaa – 1935 – 2013

Dates clés

1957 : Première exposition, Peintres marocains à Tunis, Tunisie

1966 : Groupe Chabaa, Melehi, Belkahia, Théâtre National Mohammed V, Rabat

1969 : Exposition-manifeste place Jemaa El Fna, Marrakech

1987 : Il réalise une série de peintures murales à Tanger dans le cadre du nouveau plan directeur de la ville

1992 : Il est décoré de l’ordre de mérite de Commandeur de la République italienne, suite au travail réalisé à la mosquée de Rome

1993 : Il réalise une oeuvre murale pour le Terminal international de l’aéroport de Chicago (U.S.A)

2001 : Rétrospective hommage Chabaa, au Théâtre National Mohammed V, à l’occasion de la parution de l’ouvrage « Chabaa, la conscience visuelle au Maroc », en collaboration avec l’Union des Ecrivains du Maroc (UEM)

2008 : Exposition inaugurale à l’occasion de l’ouverture de l’Espace Chabaa, à l’Ecole Nationale d’Architecture de Rabat Il est décoré du Wissam de l’ordre Officier par le Roi Mohammed VI

2012 : Dernière exposition collective accompagnée d’un ouvrage « Zoom sur les années soixante », à la galerie Loft, Casablanca.